L’ONG Fair Trade Lebanon (FTL), partenaire du CCFD-Terre solidaire et de la SIDI, et la société commerciale associée Fair Trade and Tourism Lebanon (FTTL), partenaire de la SIDI, permettent à des producteurs libanais- en majorité des femmes – de se regrouper en coopératives et de commercialiser leurs productions aussi bien au Liban qu’à l’étranger. Certains d’entre vous ont pu écouter son président-fondateur Samir Abdel Malak le 25 mai 2016 lors de l’Assemblée Générale de la SIDI. Vous trouverez ci-après une interview de son Directeur des projets, Benoît Berger, réalisée par l’association ESD.

 

ESD : Comment est née au Liban l’ONG FTL et avec quel objectif ?

Benoit Berger : Samir Abdel Malak, fondateur de FTL, est très proche du mouvement de St Vincent de Paul ; un petit groupe autour de lui, pas forcement adhérent au même mouvement, a décidé de faire une mission exploratoire au Liban après le retrait de l’armée israélienne du Sud-Liban en 2000. Des villages étaient restés sous occupation israélienne plus de 20 ans et s’étaient retrouvés en situation de zone occupée. Les gens étaient alors taxés d’anciens collaborateurs (ce qui
était plus grave que d’être taxés d’anciens collaborateurs de l’ennemi syrien). Ces gens avaient du mal à se réintégrer dans la vie économique. Pas mal d’ONG sont allés évaluer leurs besoins, mais nous avons compris que la solution que ces ONG mettaient en œuvre sous la forme de distribution de vivres, de couvertures ou de matériel électroménager n’était pas la bonne solution. L’idée de FTL fut de créer quelque-chose qui redonne de l’espoir et s’appuie sur les savoir-faire locaux : notamment les savoir-faire des femmes en matière de transformation de produits alimentaires : confitures, conserves traditionnelles, zaatar (mélange d’épices utilisé dans la cuisine orientale) … De proche en proche l’appui démarré au sud s’est déplacé au nord pour couvrir tout le Liban aujourd’hui.

ESD : Quels sont aujourd’hui les rôles respectifs de l’association FTL et de la société FTTL ?

BB : Aujourd’hui l’association conserve un rôle d’appui à la constitution des coopératives (dépôt de statuts) et un appui technique aux certifications bio et commerce équitable (c’est un long processus). Jusque là les femmes travaillaient collectivement mais de façon informelle. Avec l’aide du CCFD-Terre Solidaire et de l’AFD, FTL a poursuivi son travail d’appui en matière d’équipements, de formation, et d’échanges entre les membres du réseau de producteurs.
Sa deuxième grande mission est la sensibilisation des consommateurs libanais. La première expérience était tournée vers l’export ; puis des Libanais ont demandé : « pourquoi ne pas vendre à Beyrouth ? », ce qui supposait un travail d’explication et de sensibilisation.
FTTL, quant à elle, est une société commerciale qui achète les produits des coopératives et les revend, prospecte les clients, participe à des salons, etc.
Les subventions vont à l’ONG FTL (le CCFD – Terre Solidaire lui a permis par exemple de recevoir un financement de l’AFD). Artisans du Monde aide en ce qui concerne les outils de sensibilisation du public.
La société FTTL bénéficie quant à elle de prêts et d’une prise de participation de la SIDI.

ESD : En quoi les activités de FTLL changent-elles la vie des producteurs et des membres des coopératives?

BB : Ces activités contribuent à la création de revenus mais d’abord à celle d’activités. Pas mal d’argent a été dépensé dans la campagne libanaise pour créer des coopératives mais souvent cet argent a été investi dans des projets à court terme sans accompagnement pour la recherche de marchés. Faute de savoir-faire en matière de commercialisation, les populations bénéficiaires avaient baissé les bras: des équipements tout neufs, des moulins à huile d’olive étaient à l’arrêt. L’agriculture libanaise, tout en étant un secteur à fort potentiel n’est pas valorisée. Les producteurs agricoles exercent généralement d’autres activités en parallèle (commerce, armée, services, offshore…). L’agriculture est souvent devenue une activité d’appoint : les oléiculteurs ont souvent un autre emploi (chauffeurs de taxi, enseignants…). On a réactivé des coopératives qui avaient cessé de fonctionner. Grâce à nos commandes le curseur s’est déplacé : pour certaines familles, l’activité agricole est redevenue l’activité principale, y compris pour certains jeunes qui y développent leurs projets (par ex. en œnologie alors qu’il y a 20 ans il n’y avait peut être que deux producteurs de vin au Liban). Aujourd’hui certains étudiants se lancent dans une activité agricole de niche de haute qualité (dans le bio par ex…).

ESD : Comment avez-vous développé vos activités ?

BB : Au démarrage, les prêts SIDI ont permis de financer la production. Nous n’avons jamais voulu entrer dans une logique de dons aux producteurs. Si les producteurs sont capables de produire à hauteur des commandes, promesse leur est faite d’acheter leurs produits sans négocier le prix, notamment avec les femmes productrices. Pour faire cela FTTL a besoin d’un préfinancement car elle paye les producteurs 1/3 à la commande et le reste à la livraison. Avant cela, beaucoup de femmes avaient tenté de vendre leurs produits à des supermarchés mais elles n’étaient payées que très tardivement.
Les oliviers ne donnent, dans tout le Liban, qu’une année sur deux. De ce fait les prix fluctuent : une année l’huile est chère, et la suivante, non ! Le commerce équitable permet un engagement sur le moyen terme (5 ans). Les prêts SIDI ont donc aussi permis de stocker l’huile et de lisser les prix. : Aujourd’hui on peut offrir à prix constant de l’huile aux acheteurs français ou allemands et les producteurs sont sécurisés.
On a mis pas mal de temps à développer des produits « prêts à consommer », qui peuvent être conservés sans réfrigérateur (houmous, purée de sésame …) et qui remportent un certain succès. FTTL espère augmenter le volume des ventes (par Artisans du Monde, mais aussi en Allemagne et en Autriche notamment). Si on additionne tous les projets, on aura besoin de plus de femmes productrices. S’il y a continuité dans la hausse des volumes achetés, la dynamique sera de long terme !

ESD : Dans 6 villages, vous avez associé à vos activités des femmes syriennes réfugiées, dans le but de diminuer les tensions liées à la présence de nombreux réfugiés syriens au Liban. Pouvez-vous nous dire comment vous vous y êtes pris ?

BB : Par le biais du CCFD-Terre Solidaire, l’AFD finance actuellement un projet pour essayer de gérer l’afflux de réfugiés et de diminuer les tensions entre les communautés syriennes et libanaises. Dans la transformation agroalimentaire, les femmes ont des compétences proches mais un peu différentes (ex pour le zaatar, chaque région a une recette un peu particulière). Quand les femmes se rencontrent pour expliquer leurs recettes et les échanger, elles sont valorisées dans leurs identités. Par exemple, un village druze qui avait beaucoup de tomates mais pas de tradition de confiture, a demandé à des femmes syriennes d’expliquer leur recette de confiture de tomates. Après 18 mois d’implication dans ce type de programme les résultats sont probants. Les femmes cuisinent ensemble et repartent avec les produits fabriqués dans la journée.
Jusqu’ici les femmes syriennes ne sont pas intégrées dans les circuits de vente, mais elles le sont dans les échanges de compétences. Un autre projet, financé par le programme UNWOMEN des Nations- Unies prévoit de rémunérer des femmes réfugiées qui, après une période de formation, pourront être employées dans de petites unités agro-alimentaires ou de restauration.

ESD : Selon vous, il y a encore beaucoup à faire pour créer une véritable dynamique collective qui n’est pas naturelle dans le contexte libanais. Pouvez-vous détailler cette appréciation ?

BB : Le tempérament libanais est individualiste ; c’est à la fois un trait culturel, lié aux traditions d’une activité de commerçants, et à la prépondérance de la solidarité familiale. Dans le domaine agricole, c’est encore plus vrai : Il n’y a aucune incitation faite aux producteurs ou salariés agricoles de se fédérer. Il n’existe que trois ou quatre fédérations de producteurs d’huile d’olive. C’est la « jungle » et les premières victimes en sont les producteurs eux-mêmes. En comparaison les producteurs palestiniens sont bien mieux organisés et fédérés. Au Liban il n’y a pas eu cette dynamique. Le « bio » a bien entrainé une fédération de producteurs bio libanais, mais cette association a du mal à décoller et à faire parler d’elle. Il n’y a pas eu l’équivalent non plus du Crédit Agricole qui aurait pu, par la mise en place d’une politique nationale de soutien à l’accès au crédit, fédérer les producteurs.
Face à ce vide institutionnel, FTL a constitué « l’Association des petits producteurs du Commerce Equitable au Liban », qui détient une partie du capital de la société FTTL. Par ailleurs, si les producteurs sont généralement constitués en coopératives confessionnelles, FTL met chaque année autour de la table toutes les coopératives de toutes obédiences, ce qui est un tour de force au Liban ! De même, lors de quelques manifestations nationales comme la Journée mondiale du Commerce Equitable, ou la Journée mondiale de la Femme rurale, ces jours-là, on vit vraiment le « multiconfessionnel » !

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(c) FTL / FTTL

 

Propos recueillis par Nicole MACKIEWICZ, membre de l’association ESD

 

27 septembre 2016