Charlot Razakaharivelo est consultant pour la SIDI à Madagascar depuis plus de dix ans. Sa longue pratique du développement local à Madagascar ainsi que sa vision très concrète des actions de terrain de la SIDI en font un observateur privilégié des résultats de ses activités de financement et d’accompagnement. Son prisme de consultant indépendant, connecté à bien d’autres initiatives de développement sur la Grande Île lui donne en outre une vision très complémentaire de celle de la SIDI sur la manière dont elle pourrait agir encore plus efficacement pour le bénéfice des populations exclues, notamment en zones rurales.

SIDI : Pouvez-vous nous présenter FIDEV groupe, que vous dirigez, en quelques mots ?

FIDEV est un groupe d’entités. Elle est composée d’un bras ONG : l’ONG FIDEV (Finance et Développement) et d’un bras commercial : le cabinet FIDECO (Finance et Développement Conseil).

L’ONG Fidev a comme mission de contribuer à promouvoir une économie juste et équitable, par le soutien des activités des acteurs locaux, dans un territoire. Elle cible des acteurs intervenant dans des projets à Madagascar dans le domaine de (i) la finance inclusive, (ii) l’entreprise, filières et emplois et (iii) le social et environnemental.

L’ONG a été créée en 2007. Ses partenaires sont le Centre International de Développement et de Recherche, le CCFD-Terre Solidaire, la SIDI, l’Agence Française de Développement, la Banque Mondiale et enfin la Fondation Michelham of Hellingly.

Le Cabinet FIDECO intervient quant à lui suivant les opportunités dans les domaines financier, économique et social, ainsi que dans les technologies liées à ces trois domaines. Il réalise des études, des évaluations, et de l’accompagnement. FIDECO intervient à Madagascar et en Afrique.

 

Quel est, de votre point de vue, le contexte économique malgache, dans lequel opère la SIDI ?

Madagascar est la cinquième île la plus grande du monde, située dans l’Océan Indien. Elle a une superficie de 587 000 km² et 25,5 millions d’habitants en 2017.

Sur le plan politique, au début de 2019, Madagascar vient d’élire son président et en mai 2019 elle élira ses parlementaires.

Sur le plan économique, Madagascar est le cinquième pays le plus pauvre du monde, avec une croissance de PIB à 5% (en 2018, passant de  2,3 % à 4,2 % entre 2013 et 2017. Les moteurs de croissance sont principalement les secteurs de l’industrie (petites industries, artisanat, exportation des entreprises franches et des entreprises minières) et des services. Les populations urbaines profitent de cette croissance, contrairement aux ruraux, qui représentent 80% de la population – et qui  sont plutôt présents dans le secteur primaire (activités agricoles).

Une Politique Générale de l’Etat) vient d’être officialisée, calquée sur les promesses présidentielles, qui identifie 5 axes prioritaires d’action : la gestion des affaires de l’Etat, l’économie, la sécurité, l’environnement et le social.

Ainsi, à partir de 2019, la croissance est prévue à 5,4%, tirée par les investissements promis par l’Etat. La politique monétaire sera concentrée sur la maitrise de l‘inflation (estimée à 6,4%). Il a été également prévu d’augmenter les recettes fiscales pour améliorer les services publics d’éducation, de santé, et d’infrastructures en milieu rural. L’incidence de la pauvreté, basée sur un seuil de 1,90 dollar par jour (en parité de pouvoir d’achat), devrait baisser de 75 %.

Sur le plan social, un enfant sur deux de moins de 5 ans souffre de retard de croissance. Le taux d’accès à l’électricité des ménages est inférieur à 15%. L’insécurité sévit aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. Une des causes en est l’absence de politique d’emplois décents pour la population de toute catégorie.

De mon point de vue, Madagascar n’arrive pas à faire décoller véritablement sa croissance. Elle reste toujours en quête de ressources étrangères alors qu’elle regorge de ressources naturelles aussi bien terrestres que minières et touristiques. Elle a une population jeune qui est très avide de nouveauté. Une grande partie de ses élites intellectuelles est partie ailleurs pour sa survie (Maurice, France, …). Ses jeunes intellectuels universitaires ont du potentiel pour développer le pays si celui-ci arrive à leur fournir de l’emploi décent.  La population rurale lutte tant bien que mal à faire face à ses besoins quotidiens et développe une forme de résilience face à la crise.

 

Dans ce cadre, comment en êtes-vous arrivés à travailler pour la SIDI ? Quelles ont été les missions que vous a confiées la SIDI ? Avec quels résultats ?

Ma relation avec la SIDI a débuté quand j’ai dirigé l’IMF Vola Mahasoa dans le sud de Madagascar vers les années 2000 où des moments de partage et de connaissance mutuelle ont été organisés. En 2006, j’ai créé le groupe et ai commencé à proposer mes services auprès de la SIDI. La SIDI m’a d’abord confié des missions ponctuelles auprès de ses structures partenaires (montage de plan d’affaire avec TITEM, accompagnement des utilisateurs pour le système d’informations, …). Au fur et à mesure de la collaboration, la confiance mutuelle s’est installée. Le réseau africain MAIN m’a également rapproché un peu plus de la SIDI quand j’ai assuré des formations en performance sociale des IMF, suivies d’une évaluation avec un cadre de la SIDI en 2012. J’ai pu diversifier mes services pour la SIDI, avec des activités d’appui à l’identification de partenaires comme la coopérative UCLS (Union des Coopératives de Lanzan’ny Sambirano), et des Institutions de microfinance (TITEM, CEFOR, Vahatra). Depuis 2015, la SIDI m’a proposé de la représenter au sein de l’entreprise sociale Nutrizaza à titre d’administrateur.

Grâce à mes services, à titre d’exemple, la SIDI a pu octroyer des garanties à son partenaire TITEM pour plus de 554 000 euros pendant 4 ans (de 2012 à 2015) et des prêts à l’OP UCLS pour plus de 500 000 euros.

 

Quelles pourraient être les perspectives de développement menées à Madagascar par la SIDI ? En particulier, quel sont selon vous ses atouts dans le contexte ?

Bien que déjà très engagée sur la Grande Île, la SIDI pourrait y développer davantage ses activités. En effet, le contexte de développement des institutions de microfinance et des organisations paysannes est plus favorable.  Le gouvernement encourage la création d’emplois au sein des PME, les IMF diversifient leurs offres de financement des activités génératrices de revenus pour soutenir les initiatives individuelles et de groupes.

Ainsi, la SIDI pourrait se positionner comme structure de garantie de ces IMF pour qu’elles puissent accéder aux prêts bancaires, ou bien pourvoyeur direct de prêt : dans ce cas les partenaires devraient alors supporter la perte de change.

L’ère du digital sonne également. Les IMF ont besoin de s’y conformer. La SIDI pourrait se positionner en envoyant ses consultants bénévoles pour apporter leur expertise.

La nouvelle technologie comme l’énergie renouvelable (solaire, …) est de plus en plus incontournable à Madagascar. La SIDI pourrait se positionner comme pourvoyeur de ressources financières des entreprises installées ainsi que de leurs réseaux (je pense à l’entreprise Nanoé à Ambanja par exemple, qui aimerait couvrir toute la région de DIANA au Nord du Pays).

Certaines IMF se professionnalisent et opèrent comme des banques primaires. La SIDI pourrait également leur proposer les services de ses ressources humaines volontaires pour les accompagner.

 

Au niveau des organisations de producteurs, l’expérience comme celle avec l’UCLS est idéale (financement avec un mécanisme de retenue à la source à l’exportation). Certes ce type de structure est assez fragile (rapport de force entre dirigeants, techniciens et membres, absence de mécanisme de pilotage professionnel avec programmation et suivi, risque externe comme la fiscalité ou la dépréciation de la monnaie…). Ce qui pourrait donc être intéressant est de monter un mécanisme de renforcement de leurs capacité (renforcement du système d’information, formation des cadres en gestion de stock, comptabilité, ressources humaines, gouvernance des élus).

 

En ce qui concerne enfin l’agriculture vivrière, cette filière est très porteuse pour une mission noble de nourrir la population. Le risque réside dans le maillon de production même (aléas climatique, non maitrise d’eau, attaque de maladies et ravageurs…). L’assurance agricole fait peur aux assureurs malgré la nouveauté sur la détection de problèmes par image satellitaire. Si la SIDI veut s’y lancer, le financement devrait être indirect : par l’intermédiaire d’une institution financière. Sur l’ensemble de la chaine de valeur, c’est l’aval qui génère plus de revenus (stockage / transformation / commercialisation). Il serait donc intéressant de financer les greniers communs  ou individuels sur le riz, la transformation et la commercialisation des fruits et légumes, des tubercules.

Il serait également intéressant de financer des entreprises en agro-industrie qui collaborent avec les OP. L’optique est de créer une stratégie « gagnant-gagnant » entre les parties.   L’expérience de la SIDI sur les MUSO (mutuelles de solidarité)  peut être valorisée pour regrouper le public de bénéficiaires en aval. Une fois que les MUSO sont solides, elles peuvent se transformer en coopératives.

13 mars 2019