Interview d’Anne-Sophie Bougouin, la nouvelle Dirigeante de la SIDI

Nairobi, kenya, october 2025 ©philippe lissac/godong

Engagée depuis plus de 20 ans à la SIDI, Anne-Sophie Bougouin en prend aujourd’hui la direction. Parcours, convictions et cap stratégique : elle partage sa vision dans un contexte international complexe et préoccupant.

Mon engagement aux côtés de la SIDI s’inscrit dans un parcours très cohérent. J’ai étudié l’économie du développement avec très tôt la volonté de m’investir sur les enjeux de solidarité internationale. En parallèle, je me suis intéressée à la finance solidaire, notamment à travers le réseau FAIR – Finansol que j’ai rejoints en 1997 pour l’organisation d’un colloque sur le thème “Epargne et Solidarités”. J’ai ensuite travaillé plusieurs années sur les questions d’annulation de la dette au sein d’un collectif d’ONG dans lequel le CCFD-Terre Solidaire et la SIDI étaient impliqués et j’ai participé dans ce cadre au groupe de travail paritaire sur la mise en place des C2D (contrats de désendettement et de développement de l’état français)

J’ai connu la SIDI à cette époque, elle représentait justement précisément cette articulation entre finance solidaire et solidarité internationale. C’est ce qui m’a donné envie de m’y investir.

Tes premières années ont été consacrées à l’accompagnement des partenaires de la SIDI. Qu’en retiens-tu aujourd’hui ?

Elles ont été fondatrices. J’ai d’abord travaillé comme chargée de partenariats en Haïti et au Laos, dans des contextes géographiques très différents, ayant néanmoins un point commun : des partenaires fragiles, implantés dans des zones rurales isolées, où l’inclusion financière était quasi inexistante.

J’ai travaillé avec des mutuelles de solidarité en Haïti, des entreprises agricoles et un réseau de coopératives d’épargne – crédit au Laos. C’est avant tout un travail d’accompagnement dans la durée, pour aider des organisations à se structurer, à gagner en autonomie. C’était une expérience très concrète et très formatrice sur cette relation partenariale, basée sur la confiance et la proximité, qui reste aujourd’hui au cœur de l’action de la SIDI.

Tu as ensuite joué un rôle clé dans la création du fonds FEFISOL. En quoi cette expérience a-t-elle été structurante ?

C’est une aventure majeure dans mon parcours et ça a marqué également une étape importante dans l’histoire de la SIDI. A l’origine, on avait entamé des négociations avec l’Agence Française de Développement pour qu’elle nous appuie sur le financement des partenaires en Afrique. Elle cherchait aussi les moyens de soutenir la SIDI, convaincue de la portée de son action. Nous avons imaginé ensemble un mécanisme innovant de couverture du risque de change, en créant le fonds FEFISOL dédié au financement en Afrique de la microfinance rurale et des petites exploitations agricoles familiales. La création de FEFISOL nous a demandé plusieurs années de travail : structuration juridique, mobilisation des bailleurs, définition de la stratégie d’investissement… J’ai ensuite piloté ce fonds pendant dix ans.

Ce projet nous a permis de changer d’échelle, en embarquant des investisseurs institutionnels autour de notre approche, centrée sur notre mission sociale très forte.

Cela a nécessité une transformation interne importante : renforcer nos pratiques, structurer nos processus, monter en compétences. Mais sans jamais renoncer à ce qui fait notre spécificité.

Pour moi, cela a été une leçon importante : il est possible de se développer et de gagner en impact sans affaiblir notre mission, à condition de rester très clair sur ses principes. Oser penser plus grand, tout en restant fidèle à ses valeurs. FEFISOL a permis à la SIDI de changer d’échelle, de gagner en visibilité, et de démontrer que son approche était non seulement pertinente, mais réplicable.

Quelle est, selon toi, la singularité de la SIDI aujourd’hui ?

La SIDI a cette particularité de toujours faire primer la finalité sociale. Le modèle économique est un moyen, jamais une fin en soit. Celui de la SIDI lui permet d’aller là où les autres ne vont pas , de nous adapter à des contextes très divers, souvent fragiles. C’est une organisation qui prend des risques, et elle le fait avec un très haut niveau de professionnalisme, de technicité, combiné à un engagement très fort des équipes. C’est cette alliance qui nous permet d’agir avec exigence tout en restant fidèles à notre mission. C’est assez unique !

Comment vois-tu les principaux défis pour la SIDI ?

Le premier enjeu, c’est de poursuivre notre développement de façon maitrisée dans un environnement où les risques s’intensifient et se cumulent : instabilités politiques, crises économiques, crises environnementales. Les besoins des partenaires locaux sont immenses mais pour y répondre correctement nous devrons nous adapter et garantir que nous serons en capacité de maitriser et d’assumer ces risques sur la durée. C’est un équilibre délicat.

Le deuxième enjeu est lié aux crises écologiques. Nous devons aller encore plus loin dans notre accompagnement sur les enjeux d’adaptation aux changements climatiques, de préservation des ressources naturelles, biodiversité, eau, et de souveraineté alimentaire dans ces contextes fortement fragilisés. C’est une condition de la pérennité de nos partenaires.

Enfin, nous faisons face en France et en Europe à des contraintes juridiques et réglementaires qui limitent d’une part notre capacité à mobiliser des ressources, notamment citoyennes, avec la fin de l’avantage fiscal octroyé aux souscripteurs dans les ESUS de plus de 10 ans comme la SIDI. Et qui contraint d’autre part notre activité de financement aux partenaires. Adapter notre cadre d’action sera essentiel pour continuer à nous développer.

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir aujourd’hui ?

L’espoir vient à la fois de nos actionnaires solidaires et de nos partenaires.

Les actionnaires solidaires, d’abord. Leur engagement est essentiel : au-delà des ressources financières, ils nous apportent une énergie qui nous porte beaucoup. Aujourd’hui, soutenir une structure comme la SIDI est presque un acte de résistance, dans un contexte de repli sur soi. C’est un signal fort. Ils contribuent à faire vivre cette chaîne de solidarité financière, qui est au cœur du projet de la SIDI.

L’espoir vient aussi de nos partenaires. Malgré des conditions souvent extrêmement difficiles, ils continuent à innover, à s’adapter, à avancer. Leur résilience est remarquable et nous inspire.

Enfin, il y a la force du collectif. À la SIDI, nous partageons une même conviction : utiliser au mieux les ressources qui nous sont confiées pour maximiser l’impact de nos activités. C’est cette dynamique collective, tournée vers le long terme, qui nous anime et qui nous porte.

Quel message veux-tu adresser aux actionnaires solidaires ?

De ne pas céder au sentiment d’impuissance.

Même à petite échelle, chaque engagement compte. L’action collective a une force réelle. À travers la SIDI, ils contribuent à soutenir des initiatives concrètes, à faire émerger des alternatives, et à démontrer qu’une autre manière de faire de la finance tournée vers l’utilité sociale est possible.

C’est exactement cela, la SIDI : une chaîne de solidarité qui relie citoyens, équipes et partenaires, au service d’une économie plus juste et plus humaine.