Maintenir le cap malgré le conflit : le témoignage d’Al Majmoua à l’Assemblée Générale de la SIDI

Al majmoua ag sidi 2026

Comment une institution de microfinance peut-elle poursuivre ses activités lorsque son environnement économique s’effondre et que le pays est en guerre ? À l’occasion de l’Assemblée générale de la SIDI en juin, le Directeur général d’Al Majmoua, Youssef Fawaz, accompagné de Mira Meinmneh, Directrice Administrative et Financière, est revenu sur le parcours de son organisation dans le contexte de crise profonde que traverse le Liban depuis 2019.

Son témoignage met en lumière les conditions très concrètes de la continuité d’une institution financière dans un pays confronté à une crise économique dramatique, à la pandémie de Covid-19 puis à un conflit armé récurrent. Il illustre également les choix nécessaires pour maintenir la mission au service des populations.

Al Majmoua : une institution au service des vulnérables

Créée en 1994 par l’ONG Save the Children, Al Majmoua s’est progressivement spécialisée dans la microfinance, en combinant services financiers et accompagnement non financier.

Comme le souligne son directeur général Youssef Fawaz : « Offrir des services financiers n’est pas nécessairement le seul outil pour permettre aux petits entrepreneurs de développer leur activité et d’augmenter leurs revenus. » L’accompagnement des entrepreneurs et entrepreneuses constitue un levier complémentaire et essentiel. Cette mission est parfaitement alignée avec celle de la SIDI qui mise également sur une forme d’intervention spécifique dans le milieu de la finance à impact social : un appui financier grâce auquel les partenaires peuvent se développer, et le déploiement d’un accompagnement leur permettant de construire leur autonomie institutionnelle et financière.

Al Majmoua est devenue l’une des principales institutions de microfinance au Liban. Son action se concentre en particulier sur les zones rurales et sur les publics les plus vulnérables, notamment les femmes et les jeunes, qui représentent la majorité de sa clientèle.

L’institution accompagne également des populations étrangères présentes au Liban depuis parfois des décennies : Tous ont en commun d’être engagés dans des activités économiques de petite échelle. Son mandat est clair : accompagner toute personne « ayant besoin de créer une activité économique, quelle qu’elle soit ».

Une histoire de survie face à la « la descente aux enfers »

Depuis 2019, le Liban traverse une crise économique et financière majeure, à laquelle se sont ajoutés la pandémie de Covid-19 puis la guerre ouverte avec Israël à partir de 2024. Dans ce contexte, plusieurs institutions de microfinance ont dû cesser leurs activités.

Al Majmoua a été fortement touchée. Son portefeuille de crédits est passé, en 4 ans, de 45 à 3 millions de dollars. Ses effectifs ont été réduits de plus de moitié. Malgré ces immenses difficultés, Al Majmoua est parvenue à s’adapter et à maintenir en partie ses activités. Youssef Fawaz a qualifié ce parcours de « descente aux enfers » : « c’est une histoire difficile, mais aussi une histoire de survie, de persévérance, et enfin de continuité ».

« Nos atouts internes n’étaient pas suffisants »

La résilience de l’institution a été facilité par des facteurs internes et externes. La continuité de l’activité repose d’abord sur des facteurs internes : capacité d’adaptation de l’équipe, connaissance fine du terrain, relation de proximité et de confiance avec les clients.

Elle repose aussi sur des choix humains forts, une loyauté sans faille des équipes dont une partie a accepté de rester en poste malgré des réductions de salaire très importantes, permettant à l’institution de maintenir un socle minimal d’activité.

Mais ces éléments internes n’auraient pas suffi à eux seuls. « Les atouts internes étaient importants, mais clairement pas suffisants » souligne le Directeur Général. La situation financière d’Al Majmoua s’est rapidement tendue, avec une dette significative et des liquidités inaccessibles. Dans ce contexte, la question de la restructuration est devenue centrale.

La SIDI a été le premier investisseur à envisager un effacement partiel de dette, considérant que la situation exceptionnelle du pays et la très forte mission sociale d’Al Majmoua justifiaient une approche adaptée. Cette position a ensuite contribué à ouvrir la voie à une restructuration plus large impliquant tous les autres investisseurs.

Le projet Tariq Akhdar : maintenir une capacité d’action sur le terrain

Au plus fort de la crise, une autre question se posait : comment continuer à accompagner les clients lorsque l’activité de crédit est fortement réduite ?

C’est dans cette optique qu’est né le projet Tarik Akhdar, porté par la SIDI et coordonné par l’ADIE. Le programme a été cofinancé par l’AFD et la Fondation ACTES, et mené en collaboration avec un autre partenaire de la SIDI, Fair Trade Lebanon. Le projet vise à soutenir les petits agriculteurs dans leur transition agroécologique. Il combine plusieurs dimensions : des formations techniques, un accès au financement via une ligne de microcrédit développée avec Al Majmoua, ainsi que du soutien à la commercialisation des produits.

Pour Youssef Fawaz, le projet a permis de maintenir une dynamique d’accompagnement à un moment où de nombreux entrepreneurs et producteurs faisaient face à un manque de ressources, de débouchés et de perspectives. Une manière de continuer à agir malgré un contexte particulièrement dégradé.

Continuer à faire exister la microfinance pour les populations

Cette renaissance est encore fragile dans le contexte de la guerre. Néanmoins, malgré la fermeture de deux de ses bureaux en raison du conflit, Al Majmoua a pu maintenir une partie de son réseau et poursuivre ses activités dans d’autres régions du pays. L’institution observe aujourd’hui une nette amélioration de la qualité de son portefeuille et une reprise graduelle de son activité de crédit en direction des petits producteurs agricoles et des micro-entrepreneurs.

Interrogé sur les perspectives, Youssef Fawaz insiste sur la nécessité de maintenir les institutions en fonctionnement, même dans des contextes très dégradés. Après plus de vingt ans d’existence, Al Majmoua a développé une capacité d’adaptation qui lui permet d’envisager des cycles de crise longs. Tôt ou tard, la crise et la guerre prendront fin. La pérennité d’institutions financières telles qu’Al Majmoua est cruciale pour les Libanais, qui n’ont pas accès aux banques depuis 2018.

Comme le conclut le Directeur Général, maintenir une institution capable de servir 500 000 clients et ayant prouvé sa résilience « vaut la peine, économiquement et financièrement ». Avec ce témoignage, Al Majmoua rappelle que la microfinance est avant tout une histoire d’humains, de confiance et de persévérance.

**Le modèle SIDI, la force de l’investisseur patient**

Pour la SIDI et ses actionnaires solidaires, ce témoignage nous rappelle l’importance d’être un investisseur patient, capable d’accompagner ses partenaires sur le long terme, et d’aller « là où les autres ne vont pas » par peur du risque.

La SIDI a cette capacité à prendre du risque – mesuré – grâce à l’engagement de ses actionnaires solidaires. Depuis sa création, ils lui demandent de privilégier un impact social durable plutôt que de chercher un rendement financier immédiat. Le modèle d’intervention de la SIDI repose également sur un mécanisme de garantie propre à la SIDI : le Fonds d’incitation au Développement (FID) qui est abondé par la SIDI elle-même et par quelques-uns de ses actionnaires fondateurs. Il fonctionne comme une réserve de sécurité pour la SIDI et permet d’absorber les chocs et de protéger les partenaires en temps de crise.

Ces ressources de long terme donnent à la SIDI cette liberté d’aller le plus loin possible dans l’accompagnement des partenaires, dans les bons et les mauvais moments.